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    October 30

    Des étoiles sur une route

    Depuis six mille ans la guerre
    Plaît aux peuples querelleurs,
    Et Dieu perd son temps à faire
    Les étoiles et les fleurs.

    Les conseils du ciel immense,
    Du lys pur, du nid doré,
    N'ôtent aucune démence
    Du coeur de l'homme effaré.

    Les carnages, les victoires,
    Voilà notre grand amour ;
    Et les multitudes noires
    Ont pour grelot le tambour.

    La gloire, sous ses chimères
    Et sous ses chars triomphants,
    Met toutes les pauvres mères
    Et tous les petits enfants.

    Notre bonheur est farouche ;
    C'est de dire : Allons ! mourons !
    Et c'est d'avoir à la bouche
    La salive des clairons.

    L'acier luit, les bivouacs fument ;
    Pâles, nous nous déchaînons ;
    Les sombres âmes s'allument
    Aux lumières des canons.

    Et cela pour des altesses
    Qui, vous à peine enterrés,
    Se feront des politesses
    Pendant que vous pourrirez,

    Et que, dans le champ funeste,
    Les chacals et les oiseaux,
    Hideux, iront voir s'il reste
    De la chair après vos os !

    Aucun peuple ne tolère
    Qu'un autre vive à côté ;
    Et l'on souffle la colère
    Dans notre imbécillité.

    C'est un Russe ! Égorge, assomme.
    Un Croate ! Feu roulant.
    C'est juste. Pourquoi cet homme
    Avait-il un habit blanc ?

    Celui-ci, je le supprime
    Et m'en vais, le coeur serein,
    Puisqu'il a commis le crime
    De naître à droite du Rhin.

    Rosbach ! Waterloo ! Vengeance !
    L'homme, ivre d'un affreux bruit,
    N'a plus d'autre intelligence
    Que le massacre et la nuit.

    On pourrait boire aux fontaines,
    Prier dans l'ombre à genoux,
    Aimer, songer sous les chênes ;
    Tuer son frère est plus doux.

    On se hache, on se harponne,
    On court par monts et par vaux ;
    L'épouvante se cramponne
    Du poing aux crins des chevaux.

    Et l'aube est là sur la plaine !
    Oh ! j'admire, en vérité,
    Qu'on puisse avoir de la haine
    Quand l'alouette a chanté.
     
    Victor Hugo, "Les Chansons des rues et des bois" (1865).
     
    Erupting Stars
     
    July 23

    Dans l'abri-caverne

    Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes vers moi

    Une force part de nous qui est un feu solide qui nous soude

    Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous ne pouvons nous apercevoir

    En face de moi la paroi de craie s'effrite

    Il y a des cassures

    De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent être faites dans de la stéarine

    Des coins de cassures sont arrachés par le passage des types de ma pièce

    Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide

    On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de fond

    Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher

    Ce qui y tombe et qui y vit c'est une sorte d'êtres laids qui me font mal et qui viennent de je ne sais où

    Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pu encore cultiver ou élever ou humaniser

    Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il manque ce qui éclaire

    C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours

    Heureusement que ce n'est que ce soir

    Les autres jours je me rattache à toi

    Les autres jours je me console de la solitude et de toutes les horreurs

    En imaginant ta beauté

    Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié

    Puis je pense que je l'imagine en vain

    Je ne la connais par aucun sens

    Ni même par les mots

    Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain

    Existes-tu mon amour

    Ou n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir

    Pour peupler la solitude

    Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs avaient douées pour moins s'ennuyer

    Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que dans mon imagination.

     

    Guillaume Apollinaire (1880-1918).

    Dsarima
    October 07

    Une mise en alerte de l'ineffaçable...

    "Ma respiration s'arrêta brusquement. On parlait d'elle derrière moi. J'eus le courage de ne pas me retourner. Je m'immobilisai. Feignant d'être ailleurs, je me mis à écouter comme un fou ce qui se disait dans mon dos.
    Il reste quelque chose de phobique dans le langage dès qu'il est question de celui ou de celle qui fut aimé. L'oreille y gagne une acuité soudaine. L'attention redevient animale. Tout le corps est tendu. La voix elle même, du fond du corps, se hausse, reprenant une part d'enfance. On controle mal ses ruses.
    Au détour d'une phrase on croit poser habilement une question qu'on espère anodine mais qui est tellement anxieuse de ce qu'est devenu celui ou celle qui a été aimé qu'elle trahit tout du passé. La voix se baisse. Le souffle s'y enroue.
    Une certaine lenteur gagne l'expression. C'est une précision plus méticuleuse dans l'évocation comme si un vestige d'attrait persistait à jamais à l'intimité perdue, aux liens dénoués, à l'ignorance des mois ou des années qui séparent désormais de la rupture ou de la disparition.
    La parole effleure une zone intéressée, zoologique, nue, intime, possessive, qui est demeurée intacte au fond de nous en dépit du temps qui s'est écoulé et qui s'est définitivement perdu.
    Cette fissure ou cet abîme que les mots qu'on cherche à entendre réveillent est une curiosité malade.
    A jamais malade.
    A jamais malade parce que radicalement meurtrie à proportion qu'elle s'était offerte toute entière, de tout le corps, spontanément, irrésistiblement.
    Malade à mort, jusqu'à la mort parce qu'elle avait tout donné jusqu'à sa peur, sa vision, son dénuement, sa honte.
    C'est ainsi qu'une contrée, une lande passion ouverte à tous les vents, à toutes indiscrétions, s'étend en arrière de soi, immense, chuchotante, alors qu'on feint d'avoir les oreilles fermées.
    C'est une attention qui n'est pas volontaire.
    A la vérité rien ne fait taire la jalousie qu'on conserve pour le corps auquel on a pourtant renoncé.
    Rien ne diminue le sang-froid extraordinaire qui accompagne cette attention de chevalier errant qui avance dans la pâleur de l'air et les buissons d'aubépine.
    C'est une mise en alerte de l'ineffaçable."
     
    Extrait de "Abîmes" de Pascal Quignard.
    Banff
    September 16

    Les disciples d'hypocrates

    Une chambrée de visages inexpressifs qui ouvrent des yeux vides sur ma souffrance, si dépourvus de signification qu'il doit y avoir là une intention malveillante. Ils me regardent, me jugent, flairent l'échec débilitant qui me suinte des pores, l'emprise de mon désespoir et la panique dévorante qui m'inonde tandis que je fixe épouvanté le monde et me demande pourquoi ils sont tous là à me sourire et à me regarder tout en ayant secrètement connaissance de la honte qui me fait mal.
     
    En buvant un café bien noir ce matin, j'ai retrouvé passagèrement cette odeur d'hôpital dans un nuage de vieux souvenir. Quelque chose me touche à l'endroit où ça saigne encore. Une blessure vieille s'ouvre alors comme un cadavre et une honte depuis longtemps enterrée clame, infecte putréfaction, sa peine.
    En feu dans un tunnel brûlant de consternation, mon humiliation est totale quand je tremble sans raison et trébuche sur les mots et n'ai rien à dire sur ma psychose qui d'ailleurs se résume à savoir qu'il n'y a absolument rien à faire puisque...Et je suis acculée par la douce voix de la raison qui me dit qu'il y a une réalité objective où mon corps et mon esprit ne sont qu'un. Mais je n'y suis pas et n'y ai jamais été.
     
    Adaptation de "4.48 Psychose" de Sarah Kane (1971-1999). 
    Valium
    September 13

    Au genre humain....

    Hélas ! Hélas !
    Tu l'as détruit, le beau monde, d'un poing robuste :
    Il tombe, il croule !
    Un demi-dieu l'a mis en miettes !
    Nous emportons les débris dans le néant et pleurons la beauté perdue.
    Maître des fils de la terre, Rebâtis-le plus splendide.
    Bâtis-le dans ton coeur !
    Commence d'un coeur joyeux une vie nouvelle,
    Et des chansons neuves s'y feront entendre !
     
    Extrait de "Cabinet d'étude" du Faust de Johann Wolfgang Goethe (1749-1832).
     
    Au bout du monde
    September 04

    Monde Extérieur

    La journée fatiguée et les yeux qui font mal, les trois bols de café et le coeur qui palpite, les habits enfilés dont le contact irrite, la peau mal reveillée, les titres du journal.

    Les humains qui se croisent au métro Invalides, les cuisses des secrétaires, le rire des techniciens, les regards qu'ils se jettent comme un combat de chiens, les mouvements qu'ils font autour d'un centre vide.

    Dans la journée je sors acheter de la bière. Dans le supermarché il y a quelques vieillards. J'évite facilement leur abscence de regard et je n'ai guère envie de parler aux caissières.

    La nuit tranquillement s'insinue dans la cour. Derrière mes carreaux je contemple la plante. Je suis vraiment content d'avoir connu l'amour, malgrès que je me suis démoli pour une fleur vivante.

    Il y a quelquechose de mort au fond de moi. Une vague nécrose, une absence de joie. Je transporte avec moi une parcelle d'hiver. Au milieu de mes terres, je vis comme au désert. Je n'en veux pas à ceux qui m'ont trouvé morbide. J'ai toujours eu le don de casser les ambiances. Je n'ai à partager que de vagues souffrances. Des regrets, des échecs, un expérience de vide.

    Rien n'interrompt jamais le rêve solitaire qui me tient lieu de vie et de destin coupable. D'après les médecins je suis le seul coupable. C'est vrai j'ai un peu honte et je devrais me taire.

    J'observe tristement l'écoulement des heures. Les saisons se succèdent dans le monde extérieur.

     

    Adaptation d'après l'ouvrage de Michel Houellebecq, "La Poursuite du bonheur".

     Golgotha

    August 31

    L'Adieu...

    J'ai cueilli un brin de bruyère
    L'Automne est morte souviens-t'-en
    Nous ne nous verrons plus sur terre
    Odeur du temps brin de bruyère
    Et souviens-toi que je t'attends
     
    Guillaume Apollinaire, "Alcools".
    Tableau devant la mer