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    August 20

    L'Amour et la Folie

    Tout est mystère dans l'Amour,

    Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance:

    Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour

    Que d'épuiser cette science.

    Je ne prétends donc point tout expliquer ici:

    Mon but est seulement de dire, à ma manière,

    Comment l'aveugle que voici

    (C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière;

    Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien

    J'en fais juge un amant, et ne décide rien.

     

    La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble:

    Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.

    Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble

    Là-dessus le conseil des Dieux;

    L'autre n'eut pas la patience;

    Elle lui donne un coup si furieux,

    Qu'il en perd la clarté des cieux.

     

    Vénus en demande vengeance.

    Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris:

    Les Dieux en furent étourdis,

    Et Jupiter, et Némésis,

    Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande.

    Elle représenta l'énormité du cas;

    Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas:

    Nulle peine n'était pour ce crime assez grande:

    Le dommage devait être aussi réparé.

    Quand on eut bien considéré

    L'intérêt du public, celui de la partie,

    Le résultat enfin de la suprême cour

    Fut de condamner la Folie

    A servir de guide à l'Amour.

     

     

    Jean de la Fontaine (1621-1695).

     

    295

    August 02

    A QUI LA FAUTE ?

    «Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?

     

    - Oui. J’ai mis le feu là.

     

    - Mais c'est un crime inouï !

    Crime commis par toi contre toi-même, infâme !

    Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !

    C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !

    Ce que ta rage impie et folle ose brûler,

    C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage

    Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.

    Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.

    Une bibliothèque est un acte de foi

    Des générations ténébreuses encore

    Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.

    Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,

    Dans ces chefs-d’œuvre pleins de foudre et de clartés,

    Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,

    Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,

    Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,

    Dans ce qui commença pour ne jamais finir,

    Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,

    Dans le divin monceau des Eschyles terribles,

    Des Homères, des jobs, debout sur l'horizon,

    Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,

    Tu jettes, misérable, une torche enflammée !

    De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !

    As-tu donc oublié que ton libérateur,

    C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;

    Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine,

    Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine

    Il parle, plus d'esclave et plus de paria.

    Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.

    Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille

    L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;

    Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;

    Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;

    Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,

    Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître

    À mesure qu'il plonge en ton cœur plus avant,

    Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;

    Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;

    Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,

    Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,

    Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !

    Car la science en l'homme arrive la première.

    Puis vient la liberté. Toute cette lumière,

    C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !

    Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.

    Le livre en ta pensée entre, il défait en elle

    Les liens que l'erreur à la vérité mêle,

    Car toute conscience est un nœud gordien.

    Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.

    Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.

    Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !

    Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,

    Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,

    Le progrès, la raison dissipant tout délire.

    Et tu détruis cela, toi !

     

    - Je ne sais pas lire.»

     

    Victor HUGO (1802-1885)

     

    Caravaggio

    October 08

    Les leçons de l'inévitable

     
    "Pourquoi Celui qui a créé le monde préfère-t-Il se servir de la tragédie pour écrire le livre du destin ? demanda Elie.
    - Tu ne sais pas ce tu dis, rétorqua l'ange. Il n'y a pas de tragédie. Il y a seulement l'inévitable. Tout a sa raison d'être : c'est à toi de savoir distinguer ce qui est passager de ce qui est définitif.
    - Qu'est-ce qui est passager ?
    - L'inévitable.
    - Et qu'est-ce qui est définitif ?
    - Les leçons de l'inévitable."
     
    Extrait de "La Cinquième Montagne" de Paolo Coelho.
     
    SainteSophie
    September 21

    Si j'étais le monde...

    On ne sait même pas ce que c'est que le monde. On a chacun son petit monde, ses habitudes, les vagues gens qu'on croise, la boulangère, les collègues, la famille, qu'on supporte parce qu'on n'y fait pas vraiment attention ; et autour on sait qu'il y a le vaste monde, le reste du monde, mais bon, on s'en fout : c'est des images à la télé, plus les employés de l'hôtel-club ousqu'on bronze en vacances. Et ça n'empêche pas qu'on prétend le refaire le monde.
    Tout le monde veut refaire le monde, tout le monde y va de son rêve. "Si j'étais le monde, si j'étais le monde, voilà ce que je serais, voilà ce que je ferais...". Il n'y a pas un clampin qui ne proclame pas des trucs pareils entre deux apéros. Mais c'est une illusion : c'est pas "Si j'étais le monde" qu'ils veulent dire, c'est "Si le monde était moi".
    Toutes les grenouilles se gonflent jusqu'à se prendre pour l'univers.
     
    Extrait du recueil  "Le Chant des Brise-Si".
    Guiseh
    September 08

    Big Brother is watching you !

    Marée montante ! Je te regarde en face, à mes pieds !

    Foules humaines, femmes et hommes en costumes usuels, ce que vous m’êtes étranges ! Centaines de centaines qui traversez mon île de résidence m’êtes milles fois plus étranges que vous ne l’imaginez. Et vous qui dans cent ans d’ici irez d’une rive à l’autre, m’êtes d’avantages, m’êtes plus au cœur de mes méditations que vous ne le croiriez.

    Meurt le passé, meurt le présent – moi qui les ai emplis, puis vidés, m’emploie désormais à garnir mon prochain parc de futur. L’ultime vapeur de jour pour moi s’est arrêtée, sur la plaine dans l’ombre découpe la dernière la silhouette fidèle de mon image, m’aspire suasivement aux brumes du crépuscule. Qui je suis, quels sont mes buts, ça vous ne le saurez guère !

    Cependant je voudrai du bien à votre santé, quoi qu’il arrive, serai le filtre, la fibre de votre sang. Ne soyez pas découragé par l’échec dans votre poursuite. Vous ne me trouvez pas ici ? Dans ce cas, courez plus loin, je suis quelque part, immobile je vous attends.

    Voyez, j’approche encore plus.

    A la seconde même, cette image de moi que vous avez je l’ai eu – tant j’ai fait preuve de prévoyance, de longue et profonde réflexion sur vous bien avant votre naissance. A qui incombait il de savoir ce que le futur me réservait ? Et si par hasard vous étiez mon plaisir secret à l’instant ? Et si, en dépit de la distance, j’étais tout simplement en train de vous regarder, sans que vous me voyiez ?

    Adaptation d'un passage de "Feuilles d'Herbes" de Walt Whitman (1819-1892).

    Echelon Nato Station